"Pentecôtisme et modernité urbaine: entre déterritorialisation des identités et réinvestissement symbolique de l'espace urbain". Social Compass (vol.54/2007).

socialcompassYannick Fer est sociologue, membre du GSRL (Groupe Sociétés, Religions, Laïcités) et auteur d’une thèse publiée en 2005 sur le Pentecôtisme en Polynésie française. L’article, objet de ce compte rendu, est celui d’un sociologue qui se pose des questions de géographe; c’est pourquoi il trouve pleinement sa place dans ce site.Dès les premières lignes, l’auteur rappelle qu’il est nécessaire de « dépasser l’opposition stricte entre « local » et « global », d’une part, et de ne pas se « tenir simplement à la description évasive d’une globalisation supposée faire disparaître tout ancrage territorial et toute spécificité culturelle locale », d’autre part. Je souligne que la dialectique local/global est au coeur des questionnements sur la mondialisation des religions, notamment dans l’ouvrage collectif « la Globalisation du religieux » (voir les références dans la bibliographie générale francophone sur ce site).Yannick Fer dessine ici les contours d’un questionnement géographique en étudiant les « rapports complexes que le pentecôtisme contemporain entretient avec la modernité urbaine à partir des réseaux mondialisés qui contribuent à la diffusion du thème de la libération spirituelle des villes, tout en privilégiant une aire culturelle précise: la Polynésie ».L’article commence par rappeler que le Pentecôtisme est une « religion de la mobilité »: physique, elle concerne surtout des populations de migrants, métaphorique, elle met l’accent sur le parcours spirituel personnel du croyant en l’invitant à rompre avec les attaches traditionnelles. Cette double mobilité trouve un terrain commun dans l’exercice de la mission ou de l’évangélisation en ville: la mobilité physique du croyant pour rencontrer d’autres personnes et les convertir a pour corollaire une progression spirituelle. Il y a donc bien une double mobilité.Une géographie pentecôtiste doit en outre tenir compte des « récits d’espace ». Sur cette notion de « récit d’espace » je renvoie aux travaux du géographe Michel Lussault, notamment dans son dernier ouvrage « L’homme spatial ». L’auteur y montre comment l’espace constitue à la fois une ressource matérielle et une ressource discursive. ici, il est question des « récits d’espace » tels qu’ils sont construits par les fidèles et les pasteurs. En effet, Yannick Fer souligne que « la ville moderne est surtout décrite comme « inhumaine » ». Je rappelle que les figures négatives de la ville ne manquent pas dans la Bible: que l’on pense par exemple à la cité de Ninive dans le livre de Jonas. Ce recentrement sur la grande ville est caractéristique du courant dit « Troisième vague » dont l’un des ressorts principaux est un réinvestissement physique et symbolique de l’espace urbain. La ville est donc à la fois un lieu de vie et une référence particulière dans le discours religieux. Dans l’esprit des Pentecôtistes la ville est désormais le théâtre d’un affrontement entre des « esprits territoriaux ». Une telle rhétorique se retrouve dans les écrits de C. Peter Wagner, président du Global Harvest Ministries. Tout cela aboutit à la mise en place d’un « spiritual mapping », enseigné par diverses organisations religieuses. Son objet est d’établir une cartographie précise des espaces à conquérir et des espaces conquis au nom de Jésus.Les rues des grandes cités constituent des terrains nouveaux pour ces groupes, terrains prenant des valeurs différentes selon les contextes culturels. En France, la « Marche pour Jésus » organisée annuellement notamment à Paris témoigne de cette volonté des croyants de sortir des églises pour occuper l’espace public, ce qui ne va pas sans poser des problèmes. Je souligne que ces types de manifestations se caractérisent par leur dimension hybride: elles renouent avec les traditionnelles processions religieuses dans les rues, mais s’apparentent également, par la fierté revendiquée et la dimension festive, à des manifestations aux origines plus récentes comme la Gay Pride. Ce mode d’investissement de l’espace urbain n’est néanmoins pas nouveau dans l’univers évangélique comme l’explique l’article intitulé « The Cathedral of the open air: the Salvation Army’s sacralization of secular space », dans l’ouvrage « Gods of the city », dirigé par Robert A. Orsi. L’auteur y montre comment l’Armée du Salut investit l’espace urbain new-yorkais dans les dernières décennies du 19ème siècle, affirmant notamment qu’il n’y a pas d’espace et de lieu spécifique pour la religion.Le dernier aspect aboré par Yannick Fer est celui de la rue comme expérience religieuse. Comme il l’écrit: « la véritable église ne doit pas demeurer dans l’église ». Mais il en souligne également les limites: quel peut-être l’avenir d’une communauté sans lieu de référence pour se retrouver? Interrogation redoutable pour un géographe. La thèse que je défends dans mon propre travail est que le lieu n’est pas seulement un cadre fonctionnel et matériel, il est également la traduction visible d’une entité appelée « communauté » ou « Eglise ». Il est à ce titre, autant nécessaire pour les fidèles et pour les gens de l’extérieur. Par ailleurs le lieu référent apparaît d’autant plus nécessaire dans des contextes où les Eglises se positionnenent manifestement en situation de rupture avec la société globale. Il y a à ce titre une véritable discontinuité spatiale.Au final, l’article de Yannick Fer esquisse les contours d’un questionnement qui devra être mené ces prochaines années par les géographes: à savoir une analyse précise de l’existence spatiale des Eglises pentecôtistes. En effet, l’espace relgieux n’est pas donné une fois pour toute. Il est en perpétuel construction et renouvellement, et ce d’autant plus, dans le cas de communautés dont les mutations sont très rapides.Frédéric Dejean

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