L’inauguration de la mosquée de Cergy: la République a rendez-vous avec les Musulmans

Le vendredi 6 juillet, Manuel Valls, ministre de l’intérieur – et donc des cultes – a inauguré la toute nouvelle mosquée de Cergy. Le discours qu’il a prononcé mérite d’être lu attentivement car il montre parfaitement qu’une telle inauguration est aussi l’occasion pour le politique d’envoyer un message à l’ensemble des Musulmans présents en France. Il y aurait d’ailleurs un beau travail à faire à partir des discours officiels prononcés lors des inaugurations de lieux de culte musulmans. L’inauguration de la grande mosquée de Lyon par Charles Pasqua en septembre 1994 reste un modèle du genre.Si l’on analyse le discours de Manuel Valls, on voit qu’il emprunte trois pistes principales :

–        La présence des mosquées dans nos villes constitue une forme de reconnaissance de l’Islam dans la société française. On voit ici parfaitement l’idée que l’espace n’est pas un contenant neutre, mais qu’il témoigne de valeurs collectives, réelles ou désirées. L’approche géographique des groupes religieux conduit à émettre l’idée que la reconnaissance sociale passe par la reconnaissance spatiale. Manuel Valls ne dit pas autre chose : « Trop souvent, les nouveaux lieux de culte s’implantent à la marge, à distance, loin du centre, loin des moyens de transport. Ici, rien de cela : la mosquée est construite dans la continuité de la ville, en lien direct avec elle ». Le ministre affirme clairement la volonté d’inscrire le religieux en bonne place dans la ville, et de ne pas le reléguer dans ses marges. On pense aux travaux de Claire de Galembert à propos de la mosquée de Mantes-la-Jolie[1] qui avait été construite à l’écart de la ville. Et M. Valls d’affirmer que « La géographie du lieu, son insertion dans la cité sont, à eux seuls, des symboles ». La place des mosquées dans les villes seraient ainsi le reflet de la place de l’islam dans la société. Dans le journal Libération Bernadette Sauvaget soulignait que « la mairie a voulu la construction d’une grande mosquée centrale plutôt que de laisser se développer les petites salles de prières ».

–        Si le ministre salue la réalisation architecturale, fruit d’un dialogue « entre la municipalité et les associations porteuses de ce beau projet », il sort rapidement du terrain strictement urbanistique pour entrer sur celui du politique. L’inauguration devient alors un moment particulier au cours duquel le  ministre en charge des cultes rappelle à la communauté croyante ce que la République attend d’elle, et établit en filigrane, une sorte de carnet de route pour les années à venir. Manuel Valls affirme ainsi que « nous devons refuser toutes ces manifestations de l’obscurantisme, là-bas, ici, partout ». A travers l’usage de ce « nous », difficile de ne pas entendre une manière polie de dire « vous devez ». Et plus loin, on trouve une condamnation des prières dans la rue, mais présentée par le biais de la question de la dignité : « Les Musulmans qui se trouvent en France aspirent légitimement à pratiquer leur religion. Il leur faut pour cela, des lieux dignes. Les rues ne peuvent pas être l’espace que la République consent à des fidèles pour la prière ». L’interdiction ne serait donc pas tant motivée par le caractère illégal de ces prières, mais davantage parce qu’elles ne viendraient pas témoigner de la dignité auquel les fidèles ont droit. Le ministre adresse un troisième message qui porte sur la question de l’antisémitisme : « A ce titre, les actes antisémites que connaît notre pays réclament une mobilisation. Une mobilisation de l’État : j’ai renouvelé des instructions de vigilance et de fermeté, hier, à l’ensemble des préfets. Mobilisation, plus généralement, de toute la société (…) ». De tels propos, tenus à l’occasion de l’inauguration d’une mosquée sont loin d’être fortuits et interpellent directement les Musulmans.

–        Enfin, le ministre redéfinit ce qu’est la laïcité. Il rappelle notamment que « la laïcité n’est pas l’expression d’une ignorance, d’une indifférence, pire d’une hostilité vis-à-vis de la religion ». Comme le souligne le juriste Jean-Marie Woehrling[2] : « rien n’est plus étranger à la tradition juridique française qu’une indifférence ou qu’une abstention de l’État dans le domaine de l’encadrement des activités religieuses ». D’autres avant Manuel Valls ont rappelé ce principe. On peut ainsi lire dans la Circulaire du 14 février 2005 relative à la construction d’édifices du culte – Règles d’urbanisme et de construction que « la neutralité ne signifie cependant pas l’indifférence à l’égard du fait religieux puisqu’aux termes mêmes de la loi 9 décembre 1905, la République garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées par la loi dans l’intérêt de l’ordre public (article 1er) ». Cette question de l’indifférence est fondamentale et le ministre rappelle ici que, si la République est indifférente vis-à-vis des croyances, elle ne l’est pas en ce qui concerne les manifestations publiques des cultes. Ce qui suit est en revanche assez surprenant puisque selon M. Valls la laïcité « dit simplement que la religion n’a pas d’emprise sur la société, qu’elle n’a pas d’emprise sur l’État qui doit rester neutre ». Si le second segment de la phrase n’a rien d’étonnant, le premier est en revanche plus surprenant. En effet, la laïcité ne dit rien sur le rôle des institutions religieuses dans la société, c’est-à-dire dans la société civile. Les religions sont présentes dans la société et n’en sont absolument pas déconnectée, ne serait-ce que par les fidèles. Si l’on peut penser que la formule est une maladresse de celui ou celle qui a préparé le discours, elle témoigne néanmoins d’une tendance actuelle à étendre le domaine de la laïcité bien au-delà de ce qui est contenu dans la loi de 1905. Désormais, toute présence de la religion  jugée intempestive se fait au nom d’une défense de la laïcité. On l’a vu récemment avec la question du voile sur les terrains de football, la Fédération de Française de Football justifiant l’interdiction au nom du « souci de respecter les principes constitutionnels et législatifs de laïcité qui prévalent dans notre pays » (communiqué de presse de la F.F.F du vendredi 6 juillet). Or, si la laïcité encadre les relations des cultes avec l’État et s’intéresse aux fonctionnaires, représentants de l’État, elle ne dit strictement rien en ce qui concerne la tenue vestimentaire des citoyens, quand bien même ils seraient sur un terrain de football, à moins que ce dernier ne se trouve « sanctuarisé » comme l’a été l’école publique.

En conclusion, le discours de Manuel Valls montre que l’inauguration d’une mosquée n’est pas qu’un acte symbolique ou une visite de courtoisie. C’est un acte politique fort au cours duquel la République permet de réaffirmer ses valeurs et ses principes, tout en esquissant subtilement un programme pour les années à venir. Cette inauguration a ainsi une valeur contractuelle implicite : « la République vous assure l’accès à l’espace, nous attendons en retour un certain type de comportement ». Cette logique du « donnant-donnant » est très nette à la fin du discours : « Il faut s’assurer que tous ceux qui s’adressent aux fidèles – et ils sont nombreux – ont une connaissance réelle et partagent les valeurs fondamentales du pays dans lequel ils s’expriment. Il est paradoxal que, dans une assemblée de fidèles, celui qui dirige la prière soit parfois celui qui a le moins d’ancienneté sur le territoire national, le moins de liens avec notre pays ».


[1] Claire de Galembert. 2005. “The City’s Nod of approval for the Mantes-la-Jolie Mosque project: mistaken traces of recognition”. Journal of Ethnic and Migration Studies, 31(6), 1141-1159.

[2] Jean-Marie Woehrling. 1998. « Réflexions sur le principe de la neutralité de l’État en matière religieuse et sa mise en oeuvre en droit public français », Archives de sciences sociales des religions, no 101, p. 31-52.

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