« Laïcité et liberté de conscience »: l’espace comme enjeu

Je conseille vivement la lecture du petit essai, Laïcité et liberté de conscience, publié il y a deux ans par  Charles Taylor et Jocelyn Maclure, deux philosophes ancrés dans la réalité québécoise. Si la lecture est facilitée quand on a à l’esprit l’actualité québécoise de ces dernières années (la « crise des accommodements raisonnables », la « commission Bouchard-Taylor », en particulier), les non Québécois y trouveront des réflexions intéressantes, notamment dans la perspective d’une laïcité libérale et non pas républicaine. Quoi, le modèle français n’est pas le seul et l’unique ?! Les deux auteurs expliquent qu' »an “open” secularism defends a model centered on the protection of freedom of conscience and of religion, as well as a more fl exible concept of separation and neutrality. These could also be characterized as “republican” secular regimes versus “pluralist” or “liberal” ones » (p. 27). Désolé, je n’ai que la version anglaise du texte.

D’une façon plus large le livre se présente comme un manifeste pour une « laïcité ouverte ». Une telle conception de la laïcité est clairement une réponse à celle qui fut défendue par plusieurs auteurs, en particulier le sociologue Guy Rocher. Afin de comprendre cette seconde position, on peut se reporter au texte qui fut publié dans les pages du journal Le Devoir: « pour un Québec laïque et pluraliste ». Au début de l’année 2010 j’avais eu l’occasion de commenter les échanges qui prirent pour scène les colonnes du Devoir.

Un des points sur lequel ces deux conceptions s’opposaient étaient notamment la question des signes religieux portés par des agents de l’État. Pour un auteur comme Guy Rocher la neutralité est une exigence qui s’applique autant à l’institution qu’aux agents qui la représentent. Taylor et Maclure reviennent au chapitre 5, « religious symbols and rituals in public space » (chapitre qui intéresse évidemment le géographe), sur ce point. Ils proposent plusieurs arguments: une telle exigence irait contre la liberté de conscience (clairement affirmée par les deux chartes: la Charte canadienne des droits libertés au fédéral et la charte des droits et libertés de la personne au niveau du Québec) et que d’un point de vue pratique, on juge un agent de l’État sur son travail, non sur son apparence, et que le prosélytisme n’a pas besoin de porter un vêtement particulier pour opérer.
Ce point sur les symboles religieux portés par les agents de l’État est complété par des considérations sur les symboles religieux dans l’espace public (les auteurs prennent l’exemple de la croix au sommet du Mont Royal) et dans certaines institutions (notamment le crucifix à l’Assemblée Nationale à Québec). Cette réflexion est centrale dans la mesure où les membres du groupe majoritaire s’émeuvent fréquemment d’une politique du « deux poids-deux mesures »: d’un côté on leur demande de se défaire d’un certain nombre de leurs référentiels religieux, tandis que de l’autre, on valorise des signes religieux appartenant à des groupes minoritaires. Une telle idée n’est pas spécifique au Québec et certains commentateurs poussent le raisonnement jusqu’à l’absurde en se demandant s’il ne faudra pas bientôt enlever les croix qui indiquent en France les pharmacies.
Afin de répondre à cette question Taylor et Maclure expliquent que « some practices or symbols that may have originated in the religion of the majority do not truly constrain the conscience of those who are not part of that majority. Such is the case for practices and symbols that have a heritage value rather than a regulatory function. The cross on Mount Royal in Montreal, for example, does not signify that the city of Montreal identifies itself as Catholic, and it does not compel non- Catholics to act against their conscience; it is a symbol that attests to an episode in Quebec’s history. A religious symbol is thus compatible with secularism when it is a reminder of the past rather than a sign of religious identifi cation on the part of a public institution.” (p. 50). Ce n’est donc pas  le signe en tant que tel qu’il faut prendre en considération, mais davantage sa/ses signification(s).

En revanche, il en va autrement du crucifix au sein de l’Assemblée Nationale, puisque ce dernier « installed by Prime Minister Maurice Duplessis in 1936, implies that there is a close relationship between the legislative power and the majority religion.It would be preferable that the very site where elected representatives deliberate and legislate not be identifi ed with any par ticu lar religion. After all, the Quebec National Assembly is the assembly of all citizens of Quebec » (p.51).
Au travers ces deux exemples les deux auteurs montrent parfaitement que l’espace est un enjeu majeur pour la laïcité puisqu’il est porteur de significations multiples qui peuvent, à l’occasion, s’opposer. Par ailleurs, il serait probablement intéressant d’appréhender de façon systématique les différents espaces en fonction de leur rapport à la laïcité: le cas de l’école en France serait de ce point de vue un bel exemple.

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2 réflexions au sujet de « « Laïcité et liberté de conscience »: l’espace comme enjeu »

  1. Oui, mais l’espace public est-il « de l’état » ?

    Vous dites – ou le livre – : « Ce point sur les symboles religieux portés par les agents de l’État est complété par des considérations sur les symboles religieux dans l’espace public »… il y aurait des contradictions.

    Heureusement, ai-je envie de dire ?…

    • L’espace public n’est en effet pas de l’État, même si la formule est un peu curieuse. Cependant l’État intervient dans l’espace public dans la mesure où il autorise au non certaines manifestations. C’est tout particulièrement vrai dans le cas du religieux. Dernier exemple en date, la loi sur le voile intégrale.

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