« L’Église et la ville. Le diocèse de Lyon à l’épreuve de l’urbanisation (1954-1975) », Olivier Chatelan

Chatelan

Dans le second volume de ses Études de sociologie religieuse, Gabriel Le Bras – un des pères de la sociologie religieuse en France (Willaime et Hervieu-Léger, 2001) – écrivait ces lignes restées fameuses : « Et enfin, je dirai en troisième lieu que l’attraction des villes a une influence ruineuse sur la religion des ruraux (…) Je suis pour ma part convaincu que, sur cent ruraux qui s’établissent à Paris, il y en a à peu près quatre-vingt-dix qui, au sortir de  la gare Montparnasse cessent d’être des pratiquants » (Le Bras, 1956 : 480).

Gabriel Le Bras mettait ainsi en avant le lien entre la sécularisation de la société française et l’urbanisation croissante du territoire. Un tel propos souligne combien la ville industrielle a constitué un défi pour le catholicisme, contraint de s’ajuster à des réalités inédites, et à des changements rapides. L’ouvrage d’Olivier Chatelan interroge avec précision l’attitude des responsables catholiques lyonnais entre les années 1950 et 1970, une période au cours de laquelle les métropoles françaises ont connu des mutations décisives : pensons seulement à la construction des grands ensembles ou encore à la politique des « villes nouvelles ».Mais on aurait tort de lire le travail de l’historien comme une simple étude de cas. Si nombre d’éléments sont propre au contexte lyonnais et confirment l’approche monographique, il n’en reste pas moins que l’analyse proposée s’inscrit résolument dans la compréhension d’une évolution plus générale. Lyon constitue ainsi une sorte de laboratoire permettant d’observer et d’analyser des processus socio-spatiaux propres aux villes françaises. Comme le rappelle Olivier Chatelan « l’hypothèse centrale de cette recherche est celle de l’émergence, au sein du diocèse de Lyon, d’une question urbaine, à comprendre comme la progressive – bien que non linéaire – prise de conscience de l’enjeu urbain » (p. 11). La question est donc celle de l’adaptation des structures religieuses territoriales – par le biais de la paroisse – ainsi que des modalités d’existence dans l’espace urbain de l’institution catholique.

Afin de rendre justice à ce travail qui, bien que s’inscrivant pleinement dans une démarche d’histoire contemporaine, intéressera également les sociologues et les géographes du fait religieux, nous insisterons ici sur trois thèmes, sans pour autant épuiser toute la richesse de l’ouvrage : l’introduction des sciences sociales dans le travail pastoral, l’émergence de la ville comme une catégorie spatiale spécifique, et enfin les modalités d’inscription de l’Église dans l’espace urbain.

Lusage des sciences sociales

Le livre s’ouvre par un chapitre consacré à « l’enquête de pratique dominicale de 1954 » et pose ainsi directement la question de l’introduction de méthodes scientifiques – notamment quantitatives – à des fins pastorales. Cette enquête, inscrite dans le sillage des travaux du chanoine Boulard et conduite par Jean Labbens, a pour principal objectif de « déterminer les obstacles de toutes natures qui entravent la pratique religieuse en ville » et permettre de redéfinir le « maillage paroissial pour adapter le réseau des lieux de culte aux dynamiques de l’espace urbain » (p. 27).

L’introduction de la sociologie dans le travail pastoral doit donc établir un constat, mais également guider les prises de décision des responsables catholiques. Pour autant, un tel usage ne va pas de soi, et Olivier Chatelan montre bien les résistances qui purent s’exprimer à l’occasion de cette vaste enquête. Pour un certain nombre de responsables religieux et de fidèles, une telle enquête pouvait à terme « menacer le monopole de la théologie en matière de production de la vérité » (p. 27). Jean Labbens défendit son enquête en pointant le fait que le « Saint-Esprit n’a jamais  dispensé de mettre en œuvre les moyens humains d’information » (Labbens, 1954 : p. 133).

Cette sorte de « sociologie appliquée » ne surprend finalement pas dans la mesure où la sociologie des religions en France est inséparable d’une sociologie religieuse et pastorale pour laquelle la production scientifique est un moyen au service d’une fin plus haute. L’ouvrage montre ainsi que l’intégration du savoir scientifique est inséparable des réflexions sur l’urbain conduites par les autorités ecclésiastiques. Par exemple, au début des années 1960, à l’occasion de la création de la « pastorale d’ensemble », on confie  au géographe lyonnais Jean Labasse[1] (1918-2002) la tâche de proposer un découpage pertinent, conduisant ainsi à l’identification de neuf régions au sein du territoire français. L’usage de la géographie va même plus loin puisque les réflexions sur l’ « optimum paroissial » n’est pas sans rappeler le modèle de Christaller[2] qui imprègne fortement les pratiques de l’aménagement du territoire en France à la sortie de la guerre.

Soulignons enfin l’usage qui est fait des sociologues de l’École de Chicago (Grafmeyer et Joseph, 1984). Olivier Chatelan rappelle que dans un ouvrage de 1958, L’Église et les centres urbains, Jean Labbens « utilise des outils d’analyse de l’École de Chicago pour souligner la détermination du comportement religieux par l’environnement urbain ». Il évoque ainsi des « facteurs d’ordre écologique », reprenant le vocabulaire issu des travaux des sociologues américains[3].

La ville comme catégorie et champ dintervention spécifique

Alors que la métropole lyonnaise se transforme radicalement au cours de la période couverte par l’ouvrage, les autorités ecclésiastiques s’interrogent sur la nature même de l’espace urbain. En effet, à mesure que la France s’est urbanisée, penser la ville comme une catégorie spatiale spécifique s’est peu à peu imposée comme une nécessité: entre le rural et l’urbain il n’y a donc pas une différence de degré, mais bien de nature. Olivier Chatelan écrit ainsi dès l’introduction que :« La ville en tant que telle, dans ses composantes globale, territoriale et fonctionnelle, devient chez les catholiques l’objet de discours et de pratiques. Pour le dire autrement : une territorialisation des problématiques pastorales mais aussi de l’expertise et du militantisme catholique est à l’œuvre au cours des années 1945-1975 dans le diocèse » (p. 11).

Dès l’enquête des pratiques dominicales de 1954, Jean Labbens affirme les spécificités de l’espace urbain : ce dernier n’est en effet pas seulement le cadre spatial dans lequel se joue le travail pastoral, mais il est un élément explicatif important dans les mutations des pratiques religieuses. Olivier Chatelan est ainsi conduit à identifier ce qu’il appelle une « fonction heuristique de la ville » : « l’espace urbain est un révélateur de la mutation du sentiment religieux et de la pratique religieuse dans le catholicisme contemporain » (p. 30). Comprendre la ville, c’est donc du même coup comprendre l’évolution de la pratique religieuse.

L’émergence de la ville en tant que catégorie spécifique conduit également à poser la question du découpage institutionnel pertinent. En tout premier lieu, c’est la figure de la « paroisse urbaine » qui se trouve être l’objet de débats et de discussions : dans un espace marqué par le fractionnement et les mobilités nouvelles des individus, celle-ci est-elle l’unité la plus efficace pour le travail pastoral ? Les débats autour de la paroisse urbaine traversent les deux décennies étudiées. Par exemple, le sociologue belge François Houtart souligne que le « principe territorial revêt de moins en moins d’importance, au profit de distinctions d’un autre type et la pastorale doit s’y adapter en faisant preuve de souplesse »[4] (Houtart, 1965 : 258). Bref, il est désormais essentiel d’interroger les spécificités de l’espace urbain qui constitue une catégorie spatiale centrale de la société française.

Renouveler la présence de l’Église dans la ville

L’usage des sciences sociales et la réflexion sur la nature de l’espace urbain ne constituent pas des fins en soi, mais visent un objectif : assurer et renouveler la présence de l’Église à Lyon. Dans son ouvrage, Olivier Chatelan infirme l’idée répandue que l’institution catholique, sous l’effet d’une bureaucratie trop lourde, ne parviendrait pas à enregistrer et tirer les leçons des changements sociaux et culturels de l’époque. Au contraire, il montre que les responsables religieux n’ont de cesse de s’interroger sur les pratiques et sur les modalités de la présence de l’Église dans l’espace urbain. En suivant pas à pas les efforts de l’institution sur une génération, l’historien montre que son attitude a sans cesse oscillé entre un effort de stratégie planifié et des adaptations pragmatiques qui répondent aux contraintes du moment.

La présence de l’Église passe en tout premier lieu par son incarnation sous la forme du lieu de culte. Entre 1954 et 1975 la question de la construction de nouvelles églises est centrale, en particulier dans la banlieue lyonnaise gagnée par le front d’urbanisation. Pour autant, la réponse est loin d’être aisée car dans un contexte où émerge une nouvelle civilisation urbaine, la position du lieu de culte, ainsi que ses fonctions font débat. Olivier Chatelan montre (chapitre 4 : Où construire ? L’équipement religieux à l’épreuve du terrain) que la construction d’une église est accompagnée en aval d’un processus de réflexion plus ou moins long. Comme il l’écrit : « C’est à partir des lieux de culte, à condition qu’ils soient bien situés, que les chrétiens peuvent donner sens à la cité, à l’opposé de la ville moderne en proie à un désordre qui rend confuses et illisibles les communautés traditionnelles (famille et paroisse) » (p. 97). La présence de l’église doit ainsi répondre à une logique d’ordonnancement de l’espace. Pour ce faire, « la seule position géographique possible est donc le centre du quartier » (p. 97). Afin de déterminer au mieux le « centre », l’historien distingue trois types de critères : sociologique, démographique et enfin géographique.

Malgré la volonté de procéder rationnellement dans l’établissement de nouvelles églises, on voit émerger, dans la pratique, un « maillage paroissial fait d’accommodements qui redéfinissent la place de l’Église dans l’espace urbain » (p. 115). Au total, « entre 1954 et 1975,  ont été construits 41 lieux de culte dans l’agglomération lyonnaise » (p. 124). Cette dynamique n’a cependant pas suivie  « de façon claire la croissance urbaine » (p. 124). Par exemple, la commune de Lyon perd des habitants mais se voit dotée de 16 nouvelles églises.

Le travail de redéfinition de la place de l’institution ecclésiastique dans Lyon est inséparable d’une réflexion sur le bâtiment. Il est certain que l’architecture des nouveaux édifices, leur organisation interne, doivent refléter les préoccupations de l’époque. Ainsi, en novembre 1971, le cardinal Renard et son évêque auxiliaire Mgr Rousset réaffirment la nécessité de poursuivre la construction d’églises. Certes, concèdent-ils, il faut éviter tout triomphalisme et travailler à la plurifonctionnalité des bâtiments construits » (p. 194). Cette volonté d’éviter le « triomphalisme » architectural témoigne bien de la mission que se fixe l’Église auprès des citadins. Olivier Chatelan rappelle que cette dynamique répond au « choix de l’enfouissement voire de l’invisibilité » ; durant ces années l’image du levain dans la pâte que l’on peut lire au chapitre 13 de l’évangile de Matthieu se trouva alors largement mobilisée.

Conclusion

Au cours de près de 250 pages, Olivier Chatelan a parfaitement mis en évidence une « territorialisation des problématiques pastorales » (p. 241) au cours des Trente Glorieuses. Non seulement il déconstruit l’image d’une institution incapable de réagir aux changements socio-spatiaux rapides, mais il interroge plus directement l’existence d’un anti-urbanisme ou d’un « courant anti-ville dans l’Église de France dans la seconde moitié du XXe siècle » (p. 246). Selon l’auteur : « Si l’on veut esquisser une interprétation un peu générale, il semble que l’on puisse situer la ville comme le point aveugle de deux grandes tensions qui traversent le catholicisme pendant les Trente Glorieuses » (p. 246). La première concerne la conception abstraite et universelle de la ville et sa réalité locale incarnée dans les figures de la paroisse ou du quartier. La seconde touche les modalités de la présence qui hésite entre une approche sociale de l’urbain, dans laquelle l’offre religieuse suit les contours des groupes sociaux, et une approche territoriale qui entend dépasser les appartenances sociales par le biais du territoire.

Au final, nous sommes loin d’avoir épuisé toute la richesse de l’ouvrage d’Olivier Chatelan dont les réflexions se situent à de multiples niveaux et, à ce titre, intéresseront des chercheurs venus d’horizons disciplinaires divers. Si le livre rend compte avec minutie de la « condition urbaine » du catholicisme au cours des Trente glorieuses, il se révèle utile pour comprendre les réalités dans les années 2000. En effet, ce difficile équilibre entre innovation et attachement à la tradition, stratégies à long terme et adaptations circonstancielles, demeure d’actualité. Ainsi, l’inauguration récente d’une église à Vaulx-en-Velin, Saint-Thomas[5], est d’autant mieux comprise si elle est resituée dans l’effort constant de l’Église catholique pour renouveler sa présence dans la ville. Un tel exemple montre que les enjeux religieux dans la ville contemporaine sont d’autant mieux analysés s’ils prennent appui sur des connaissances historiques fines qui mettent en lumière les effets de continuité et les permanences des logiques socio-spatiales.

 

 

Références bibliographiques

Grafmeyer, Yves et Isaac Jospeh, 1984, L’Ecole de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Paris: Aubier.

Houtart, Françcois, 1965, « Implications et significations religieuses du phénomène urbain », dans Lhomme et la révolution urbaine. Citadins et ruraux devant lurbanisation. 52ème session des Semaines sociales de France, Paris : Gamma.

Labbens, Jean, 1954, Les 99 autres ou l’Église aussi recense, Lyon: Vitte.

Lebras, Gabriel, 1956, Études de sociologie religieuse, Paris: Presses Universitaires de France.

Willaime, Jean-Paul et Danièle Hervieu-Léger, 2001, Sociologie des religions, approches classiques, Paris: Presses Universitaires de France.


[1] On trouvera une présentation de Jean Labasse dans les pages de la revue Géocarrefour :  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_1627-4873_2002_num_77_2_1576

[2] Voir l’encyclopédie de géographie en ligne Hypergéo pour une présentation synthétique du « modèle de Christaller » : http://www.hypergeo.eu/spip.php?article47.

[3] Sur ce point on lira également : Olivier Chatelan : « la migration comme modèle de compréhension de la ville dans l’expertise catholique (du début des années 1960 à la fin des années 1970) », in Lucine Endelstein, Sébastien Fath et Séverine Mathieu (dir.), Dieu change en ville. Religion, espace, immigration, Paris : L’Harmattan, 2010, p.207-220.

[4] François Houtart, « Implications et significations religieuses du phénomène urbain », in Lhomme et la révolution urbaine. Citadins et ruraux devant lurbanisation », p. 278, cité par O. Chatelan, p. 159.

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