Une visite à la Saddleback Church

entrée

De passage à Los Angeles à l’occasion d’une conférence de géographie, j’en ai profité pour me rendre à la Saddleback Church (dans le Orange County), Église du pasteur Rick Warren, figure majeure du monde évangélique américain. C’est lui qui se chargea de la prière d’investiture du président Obama lors de son premier mandat. Par ailleurs, ma visite fut motivée par la lecture passionnante de l’ouvrage du géographe Justin Wilford: Sacred Subdivisions: The Postsuburban Transformation of American Evangelicalism. Il s’agit d’un travail ethnographique et géographique sur la Saddleback Church. L’auteur montre notamment comment l’Église répond au défi du gigantisme par la mise en place des « groupes de maisons ». Ces groupes d’une douzaine de personnes  – dont la Saddleback Church n’a pas l’exclusivité – constituent la colonne vertébrale de l’Église, car elle permet à la fois de retrouver l’intimité et le sens de l’Église primitive, tout en assurant une formation spirituelle adaptée à chacun et chacune. Il rappelle également que l’analyse d’une institution religieuse doit se faire en tenant compte de son environnement socio-spatial. Ainsi, la réussite de la Saddleback Church vient du fait que Rick Warren a compris les dynamiques urbaines contemporaines et les enjeux socio-religieux qu’elles recouvrent.parkingCe qu’on remarque avant tout en arrivant sur place, ce sont les aires de stationnement. Elles sont nombreuses, vastes et disséminées sur l’ensemble du campus. Un rapide coup d’œil sur un plan confirme cette impression : l’emprise au sol des stationnements représente plus de la moitié de la propriété. Ceci nous rappelle le lien intime entre la civilisation de la voiture et l’histoire des megachurches américaines. Robert Schuller, le fondateur de la Crystal Cathedral – également à Los Angeles – n’avait-il pas commencé ces réunions dans un… drive-in ? Dans ces conditions, pas étonnant que le campus soit situé à quelques mètres seulement d’une sortie autoroute, ce qui permet de rejoindre le dense réseau des « freeways », ces autoroutes qui desservent l’ensemble de la cité des anges.navettes

Des navettes colorées relient les parkings et les différents bâtiments du campus.

À peine après avoir quitté l’autoroute on tourne pour emprunter la Purpose Drive, hommage aux deux ouvrages fameux de Rick Warren, The purpose driven Life et The purpose driven Church. Le campus se présente comme une petite ville soignée. Des panneaux indiquent les directions des différents bâtiments. Je tourne à gauche en direction du « Worship Center » (littéralement le « Centre de louange ») ou se déroule le culte de 11h15. Pour être précis, je devrais dire un des cultes, car il y en a plusieurs en simultané. On appelle cela les « venues » (les « lieux »)venues. Que vous aimiez les cantiques traditionnels ou le Métal chrétien vous y trouverez votre compte. Rick Warren rappelle souvent qu’une grosse Église ne peut jamais répondre à toutes les sensibilités : d’où ce principe de différentiation interne.plan et écrans

Une fois stationné, j’emprunte le « Pedestrian path » qui permet d’enjamber une voie de circulation et de rejoindre le cœur du campus. Un plan accueille les visiteurs, de même que deux écrans qui annoncent les différentes activités en fonction du moment de la journée et des lieux. Ils me font penser à ces écrans d’aéroport sur lesquels on voit d’un coup d’œil tous les vols. Ils se passent toujours quelque chose, voire plusieurs, à la Saddleback Church.

Ma première réaction est de penser: « il s’agit d’un parc d’attraction et non d’une Église ». En effet, des gens déambulent dans une sorte de « Main Street » (photo ci-dessous), Main streetsi caractéristique des parcs Disney dont l’organisation interne met en scène la petite ville américaine. Des enfants jouent dans des aires spécialement aménagées, des jeunes gens discutent vivement, un café à la main, des couples sont assis dans des fauteuils d’extérieur. On trouve aussi un kiosque où l’on peut acheter des gâteaux et des boissons. Il est bien précisé que l’argent des ventes est entièrement consacré aux actions caritatives de l’Église: le profit est ainsi réinvesti dans des actions concrètes.

En plusieurs endroits des personnes portant un badge ont la charge de petits kiosques spécialement installés à l’intention des nouveaux visiteurs. Comme je regarde avec insistance les dépliants qui présentent l’Église, un homme d’un quarantaine d’années s’approche de moi et me demande avec un grand sourire si je viens pour la première fois. Je réponds que oui et il me tend un petit cadeau d’accueil: il s’agit d’une gourde sur laquelle il est écrit « We are better together » (« ensemble nous sommes meilleurs »). better togetherNotez bien qu’il s’agit d’un message qui n’est pas strictement religieux. Ceci n’est certainement pas un hasard, d’ailleurs le hasard n’a pas sa place à la Saddleback Church. Une telle inscription est inclusive au sens où tout le monde peut s’y retrouver, croyants et non croyants. Qui n’adhérerait pas à un tel mot d’ordre ? On retrouve cette sorte de devise en plusieurs endroits (sur la photo de gauche, il s’agit du pont qui conduit à l’un des parkings).

Je dévisse le bouchon de la gourde pour y trouver un fascicule qui présente l’Église, ainsi qu’un coupon me donnant droit à un café et à un sandwich gratuits pour l’achat d’un menu à la cafétéria de l’Église. Quand mon guide apprend que je suis français il est tout heureux de m’annoncer que la Saddleback Church s’installera sous peu à Paris. Il me laisse finalement devant une place sur laquelle de confortables fauteuils sont disposés autour de chauffages extérieurs au gaz, permettant aux fidèles de profiter du plein air sans avoir froid. À ce moment précis, je prends conscience d’un élément essentiel: aucun signe ne renvoie à l’imagerie chrétienne. Tout est accueillant, chaleureux, et même le non croyant aurait envie de tester les coussins disposés sous les arbres. Je n’ai relevé que 3 croix: une au sommet d’un monticule du haut duquel des enfants s’élancent pour rouler jusqu’au bas, une autre au sommet d’un clocher stylisé, et enfin une dernière sur un mur dans la salle de culte. Cette absence de signe entre dans la même logique que la devise inclusive que je signalais plus haut : il faut éviter les effets de seuil par la mise  en avant d’éléments qui demanderaient d’être décodés et qui risqueraient de décourager ceux qui ne possèdent pas les clefs de lecture. Cet environnement qui emprunte à la fois au parc d’attraction et au centre commercial est ainsi immédiatement familier. fauteuils

Sur le parvis du Worship Center, une ambiance conviviale de café.

Le service religieux débutant dans une trentaine de minutes, j’achète un café, m’assied, et prends le temps de regarder autour de moi. Sur cette sorte de place, une librairie extérieure propose les ouvrages du pasteur Warren, ainsi que deux de l’orateur de ce jour, des t-shirts, des DVD, des bibles. Des membres de l’Église assurent la permanence des différents ministères, comme le « sport ministry ».  On y trouve également l’entrée du « prayer garden » offrant la possibilité d’avoir une personne qui prie pour vous. À côté, un kiosque vend des places de cinéma pour un film, Home run (bande annonce en anglais), produit par l’Église et dont l’avant première à lieu dans quelques jours dans un des multiplexes du conté d’Orange.

Le culte va débuter dans quelques minutes. worship centerJ’entre donc dans le Worship center qui ressemble plus à une salle de conférence qu’à une église traditionnelle. Des fauteuils occupent un vaste parterre et des gradins. La salle sera comble peu après le début du culte. Sans surprise, le système vidéo est omniprésent: deux écrans géants, de part et d’autre de la scène, permettent à ceux du fond de suivre le déroulé du culte. Le mur en arrière de la scène est composé de ce qui semble être des fausse briqués brunes. Les éléments de décoration seront des spots de couleur qui viendront rythmés la louange. Sur les écrans, des messages se succèdent en boucle. J’en retiens deux:

–       Le premier invite les fidèles à donner la « dîme » directement sur internet par un système de paiement sécurisé. Encore une fois, on voit le souci de l’Église de ne pas rompre avec le quotidien des fidèles : on peut donner la dîme exactement comme si l’on payait sa facture de téléphone.

–       Le seconde affirme fièrement: « One family, Many locations ». C’est une référence aux différentes assemblées locales que l’Église « mère » a ouvertes au fil des années. C’est aussi une référence aux groupes de maisons qui sont le véritable cœur de la Saddleback.

Il est 11h15, un groupe rock complet arrive sur scène, une jeune femme accueille les fidèles, les invitent à se lever, et la musique débute. Il s’agit d’un chant de louange. Une femme lève les bras, c’est quasiment la seule. Comparés à d’autres églises, les gens sont plutôt « sages ». On bat des mains quand l’une des choristes présentes sur scène le demande. Après un premier chant, une annonce pour le « day prayer » est projetée. Ce sont de courts messages du pasteur Warren qui peuvent être écoutés au bureau, dans la voiture, à la maison. Bref, l’église s’adapte aux rythmes de vie de ses fidèles.

Un jeune pasteur s’avance sur la scène. Il rappelle le malheur qui a touché la famille Warren il y a tout juste une semaine (son jeune fils atteint de maladie mentale s’est suicidé avec une arme à feu). Il lit une lettre – directement sur son I pad – que le pasteur Warren adresse aux membres de l’Église.

Les chants, ou plutôt les chansons, reprennent. Après une vingtaine de minutes, l’orateur du jour entre sur scène. Il s’agit de John Townsend, pas du tout pasteur, mais consultant, coach en leadership et psychologue. Il n’est donc pas étonnant que son discours louvoie entre le prêche et la séance de développement personnel. Le thème de la prédication est « Everyone need recovery » (« Nous avons tous besoin de guérir »). Comme chaque dimanche, chacun dans l’assistance a reçu un fascicule spécialement imprimé pour le 14 avril. Dedans on y trouve la page des « Saddleback notes ». Il s’agit d’une page déjà perforée, qui ira rejoindre d’autres pages similaires dans un classeur, sur laquelle la structure de la prédication, ainsi que les principales citations bibliques, sont inscrites. Par ailleurs, des espaces laissés en blanc permettent aux fidèles de prendre des notes. Au dos de la feuille, est inscrite l’adresse du compte Tweeter de l’Église.

John Townsend émaille son prêche d’extraits vidéo tirés du film Home run. Si les extraits permettent d’illustrer de façon attrayante (« entertaining » dirait-on à la Saddleback) le propos, ils sont autant de « teasers » qui doivent convaincre les membres de l’Église de se précipiter pour la première du film. Townsend finit par rappeler que tout le monde doit se mobiliser et faire venir les parents et amis aux premières projections: en effet les propriétaires de cinémas le laisseront à l’affiche s’il y a du monde les premiers jours. Résultat, une fois le culte fini, une longue file attend pour acheter les places : le message est passé. Un élément retient mon attention: John Townsend insiste sur l’importance des « groupes de maison ». En effet, rappelle-t-il, si le culte est essentiel, il ne permet pas de nouer des relations intimes entre les individus. Pour se faire comprendre, il rappelle que tous les fauteuils sont tournés vers la scène et que nous avons besoins de moments où les fauteuils se font face : ceci arrive précisément dans les « groupes de maison ».

Puis vient la Quête. Je suis presque surpris de voir des fidèles faire passer des paniers en osier et non des terminaux de carte de crédit. Ces petits paniers sont d’ailleurs les seuls éléments qui renvoient à un univers religieux qui m’est familier. Ils ont quelque chose d’anachronique dans cet environnement hyper techniciste.

Le culte s’achève sur un chant, alors même que les fidèles commencent à quitter leur siège. Une fois à l’extérieur, je repère un bassin dans lequel les gens peuvent se faire baptiser. Des bénévoles sont là pour se charger de ce ministère.baptêmes Par ailleurs, je réalise que les fauteuils en toile colorée, positionnés face à l’entrée du Worship Center et devant des écrans de télévision, accueillent celles et ceux qui souhaitent suivre le culte à l’extérieur.

Après un dernier tour dans le campus, je récupère ma Toyota et file directement vers Venice Beach.

Pour tout savoir sur les megachurches américaines, je vous renvoie au petit livre très bien fait de Sébastien Fath, Dieu XXL, publié aux éditions Autrement.

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7 réflexions au sujet de « Une visite à la Saddleback Church »

  1. Ping : Frédéric Dejean / Une visite à la Saddleback Church : l’église du pasteur Rick Warren « Actu-Chretienne.Net

  2. ça donne le frisson car ça sent la mort …..La mort aseptisé et enjolivé d’une apparence excellence……………..Mais c’est un drap blanc mortuaire qui recouvre ce lieux où Jésus LE VIVANT ne peut se tenir….! horreur !!!

  3. Welcome to churchianity! Bienvenue en églisianisme!
    Et dire que des foules de « pasteurs » courent après ce modèle!
    Seigneur, merci pour Ta grande patience.
    Chez moi au Cameroun, on dit: pardon, fais ton business façon Monsanto, General Motors ou Google, mais dépose le nom de Yeshua.
    Notre Seigneur est dans ce qui est humble.
    Et l’église de Yeshua croît par mitose, nullement par éléphantiasis religieuse!
    Blessings

  4. Ping : Foire aux liens 18-5-13 | NotreEglise Point Com

  5. Merci pour cette visite édifiante, je reviendrai un jour, mais cette fois ci réellement.

  6. Ping : Ce que n’est pas et ce qu’est l’Eglise ? | PEP'S CAFE !

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