Où je retrouve William Branham

Lors de mon travail de terrain de thèse en Seine-Saint-Denis, je me suis retrouvé un dimanche matin de printemps aux abattoirs de volailles d’Aubervilliers. En plus de volailles, on y trouve plusieurs communautés évangéliques disséminées dans un complexe de bâtiments vétustes. Arrivé devant la porte d’une d’entre elles, je m’engage et suis accueilli par un monsieur qui me demande poliment, mais fermement, ce que je fais ici. Je réponds simplement: « je viens a culte ». Je me retrouve dans une petite de salle, semblable à des dizaines d’autres. L’assemblée est essentiellement africaine. Mon regard est immédiatement attiré par un portrait (image ci-contre)  accroché en arrière du pupitre: on y voit un homme de profil, littéralement auréolé. Ce qui est frappant c’est que le pupitre est encadré par un portrait du Christ et par le portrait de cet homme.

Au fil du culte, le nom d’un certain William Branham revient sans cesse. J’en déduis que William Branham est l’homme sur le portrait. A la fin du culte, on me remet un fascicule qui reprend les enseignements de Branham. Comme le pasteur en a témoigé au cours du culte: la lecture de la Bible ne se fait que par la médiation des enseignements de Branham. Celle-ci est codée, et le « prophète » Branham apporte les clefs de lecture indispensables.

De retour chez moi, je consulte ma « bible », The New dictionary of Pentecostal and Charismatic movements et apprends que William Branham (1909-1965), évangéliste américain, fut une des figures de proue du travail missionnaire en Afrique au cours des années 1950 et 1960. Sa renommée fut aussi grande que celle d’Oral Roberts au même moment. Pour en savoir plus, vous pouvez lire la biographie de Branham sur Wikipedia. Si Branham est qualifié de « prophète » c’est précisément grâce à ses visions et ses prophéties . Par ailleurs, il a développé un ministère de guérison qui s’inscrit dans le « healing revival » (« Réveil de Guérison ») de l’évangélisme américain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Sa biographie disponible en anglais rapporte qu’enfant, il a des visions qui lui permettent de prédire le futur. Il se convertit une fois adulte, reçoit le baptême de l’Esprit et débute son oeuvre, d’abord sous une tente itinérante, renouant ainsi avec la tradition des « camp-meetings ». En juin 1933, 3 000 personnes auraient assisté à son enseignement à Jeffersonville.

Si je parle aujourd’hui de Branham c’est que pas plus tard que ce matin, j’ai été abordé dans un McDonalds par un des employés. « Je souhaiterais vous inviter dans mon Eglise; vous avez de quoi noter l’adresse? » Il faut dire que j’étais en train de parler des Eglises montréalaises avec une journaliste du quotidien La Presse. Nous discutons quelques minutes, ce qui lui laisse le temps de m’expliquer que « seul Branham est le vrai prophète ». Et voilà comment je viens de trouver une Eglise « branhamistes » dont j’ignorais l’existence. Et en plus elle n’est pas loin de chez moi.

Le chercheur appelle cela les heureux hasards du terrain…

Une approche sonore des Eglises évangéliques

Il y a de cela quelques semaines j’avais fait part de mes deux expériences « journalistiques » successives : la première avec une équipe de France 2 et la seconde avec Baptiste Etchegaray, un jeune journaliste qui réalisait à l’époque un reportage pour France Inter. Baptiste m’a gentiment transmis le fichier du reportage d’une dizaine de minutes. Je vous invite donc à l’écouter.

reportageeglisesevangeliques

L’approche retenue par Baptiste m’a beaucoup intéressée car il souhaitait aborder les Eglises sous l’angle de leurs dimensions sonores, alors même que les reportages et les enquêtes valorisent généralement une approche strictement visuelle des Eglises (et quand vous pouvez avoir des séances de délivrance, c’est le jackpot). J’avais beaucoup apprécié la matinée que nous avions passée ensemble à sillonner les rues de Saint-Denis, à la rencontre des communautés locales. Contrairement à l’équipe de France 2, lourdement équipée (caméra, trépieds, micro à perche), Baptiste n’avait pour tout outil qu’un micro et une petite console portative (dont j’ignore le nom technique). Par ce biais, on évitait l’effet de distance favorisé par la caméra.

Le résultat obtenu est saisissant : paradoxalement on « voit » presque plus de choses en privilégiant l’approche sonore. Depuis lors, j’ai pris pour habitude de fermer les yeux lors des cultes, pas tant pour « jouer » la prière, mais davantage pour me rendre attentif aux sons qui s’en dégagent : les plus évidents (les chants, la parole du pasteur, les acclamations de l’assemblée…), mais également les plus anodins (des enfant qui jouent ou qui pleurent, des paroles de bienvenues par des voisins, la prière à peine murmurée par un(e) voisin(e),le froissé d’un tissu).

Bref, j’ai appris ce jour-là que le travail d’ « observation » prenait tout son sens quand on y intégrait cette dimension sonore.

 

 

 

le flashmob chrétien ou le réenchantement fugace des espaces urbains

J’ai découvert il y a quelques semaines par le biais d’un site d’informations évangélique (Actu-Chretienne.net) la vidéo d’un « flashmob chrétien » organisé par la communauté de l’Emmanuel, une communauté catholique de sensibilité charismatique. Avant de parler plus précisément de cette vidéo, rappelons que le flashmob, « rassemblement éclair »/ « foule éclair », peut être défini comme le rassemblement temporaire  dans l’espace public (le plus souvent la rue, une place, une galerie marchande…) d’un groupe de personnes, le temps d’une activité commune. L’un des flashmobs les plus célèbres reste le « Frozen Grand Central », quand des centaines de personnes se sont retrouvées dans le grand hall de la célèbre gare new-yorkaise, et se sont immobilisées sur place l’espace de quelques minutes, jetant le trouble dans l’esprit des usagers présents. Les flashmobs sont rendus possibles par l’existence des réseaux sociaux du type Facebook et des téléphones portables, qui constituent des canaux par lesquels l’information circule rapidement. Lire la suite

Des pentecôtistes au Nunavut

ci-contre, le drapeau du Nunavut.

Connaissez-vous le Nunavut ? Non ?! C’est un tort. Il s’agit d’un des trois « territoires » canadiens (pour information, le Canada est divisé en « provinces », dont le Québec, et en « territoires ») couvrant plus de 2 millions de Km2, pour une population d’à peine 35 000 âmes, répartis en 25 communautés. Situé entre les 60° et 80° de latitude Nord, le Nunavut connaît des conditions climatiques particulièrement rudes.

Dans son cahier « Focus » du samedi 2 avril 2011, le Globe and Mail (l’équivalent du Monde au  Canada) a consacré un long article sur les problèmes sociaux du Nunavut, notamment une violence disséminée à tous les niveaux de la société. Pour indication, le taux de crimes violents y est 9 fois plus élevé que dans le reste du Canada, et le taux d’homicide 10 fois plus. A cela s’ajoute les violences que les gens s’infligent à eux-mêmes: les hommes âgés entre 15 et 24 ans, ont un taux de suicide 10 fois supérieur à leurs congénères canadiens. Bref, ces quelques chiffres en disent déjà beaucoup sur l’ampleur des difficultés des Nunavummiut, composés à près de 85% d’Inuits.

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Huntingdon, vers un choc des civilisations(1)?

(1) désolé pour le titre, mais la tentation était trop grande de faire un jeu de mot avec le nom de Samuel HUNTINGTON, auteur du fameux Choc des civilisations.

Je vous invite vivement à lire cette chronique parue dans le journal montréalais La Presse, en date du 20 mars 2011: balade à Huntingdon. Comme le montre la carte, pas si bien que cela d’ailleurs, Huntingdon est une petite ville de 2 600 habitants, située à une soixantaine de kilomètres de Montréal (on devine l’île de Montréal dans le coin supérieur droit de la carte).

Une des attractions de Huntingdon est sans conteste son maire, Stéphane Gendron qui s’est fait connaître ces dernières années par des mesures radicales, comme imposer un couvre-feu aux jeunes de la ville. Plus récemment, Gendron a fait parlé de lui en proposant la construction d’une mosquée, de manière à attirer dans sa ville des immigrés. L’information a été relayée par le site rue Frontenac. Stéphane Gendron parle lui-même d’une « opération séduction » qui vise avant tout à endiguer le déclin démographique touchant sa municipalité.

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Le fric, c'est chic!

Quand les médias s’intéressent aux communautés évangéliques, notamment celles issues de l’immigration, les analyses empruntent deux voies principales : les pratiques de sorcellerie et de délivrance, et les abus financiers des pasteurs. De même que Thomas Deltombe (avait analysé le traitement de l’Islam par les médias français, montrant comment ces derniers participaient à la construction d’un « Islam imaginaire », un mémoire de recherche sur le traitement des évangéliques par ces mêmes médias seraient sans doute révélateur d’un certain nombre de clichés et de préjugés, reposant malheureusement parfois sur des faits avérés.

Les Québécois ont ainsi appris il y a quelques jours que « Trois personnes, dont le pasteur de l’église évangélique de Béthel de Montréal, Mwinda Lezoka, ont été arrêtées pour fraude par la Sûreté du Québec (SQ), mardi. Elles sont accusées d’avoir fraudé le Parc Safari d’Hemmingford pour près de 1 million de dollars de 2005 à 2008 (sur le site de Radio Canada, en date du 8 mars 2011) ». Si les médias québécois ont relayé cette information c’est qu’elle constitue un élément nouveau dans une affaire – presque un feuilleton – qui a débuté l’an dernier. En juillet 2010, journaux et radios rapportaient l’histoire de « paroissiens de la Communauté chrétienne de Béthel, une église évangélique de Montréal, accusent leur pasteur de les avoir floués pour des centaines de milliers de dollars (…). Au moins 24 membres de cette communauté affirment que le révérend Mwinda Lezoka, un homme d’origine congolaise qui a prêché auprès de la communauté africaine à Montréal pendant 20 ans, aurait empoché des sommes importantes qu’ils lui ont prêtées pour pourvoir aux activités de l’église (sur le site de Radio Canada, en date du 27 juillet 2010)». Lire la suite

"L'irrésistible essor du pentecôtisme": à lire dans Alternatives Internationales

Je vous invite à faire l’acquisition du dernier numéro de la revue Alternatives Internationales (N°50 – mars 2011) pour laquelle j’ai rédigé deux articles : le premier, porte sur les dynamiques mondiales des Eglises évangéliques et pentecôtistes, tandis que le second, plus court, propose un zoom sur le département de Seine-Saint-Denis.

Le premier article est composé de quatre parties : « Evangéliques et pentecôtistes : de quoi parle-t-on ? », « Une « success story » mondiale », « Les raisons d’une croissance », et « Des impacts sociaux et politiques ». Il est accompagné de trois cartes : « Les Etats-Unis, l’Amérique latine et l’Afrique subsaharienne, principaux foyers évangéliques et pentecôtistes », «L’évangélisme, un mouvement né en Europe dans le sillon de la Réforme protestante », et « Le surprenant succès d’un culte né au Nigeria » montrant les différentes implantations (les « branches ») de l’Eglise de la Montagne de Feu et des Miracles (Mountain of Fire and Miracles Ministries) et illustrant parfaitement la rapidité de la diffusion des Eglises néo-charismatiques apparues en Afrique dans les décennies 1980 et 1990.

Naissance du GEIPE

Que se cache-t-il derrière cet acronyme ? Non pas une Eglise transnationale, mais tout simplement le Groupe d’Etudes Interdisciplinaires sur le Protestantisme Evangélique, un groupe de recherche coordonné par Aurélien Fauches, doctorant en sociologie qui travaille sur l’Eglise australienne Hillsong. Ce groupe a pour objectif de créer des liens entre les jeunes chercheurs, appartenant à des disciplines et des institutions différentes, et de leur donner une visibilité ainsi qu’un espace de discussion. Une telle initiative témoigne du fait que l’étude des Protestantismes évangéliques a tout à gagner à multiplier les points de vue et les postures disciplinaires (sociologie, anthropologie, géographie, histoire…).

Comme le dit la page d’accueil du GEIPE : « Vous êtes sur la plateforme scientifique spécialisée dans la compréhension du christianisme évangélique. Le GEIPE s’intéresse aux formes pléthoriques de cette nébuleuse évangélique, qui recouvrent à la fois une sensibilité interne aux grandes familles luthériennes ou réformées, des Eglises de tendance piétiste et orthodoxe (accent sur la saine doctrine), ou des Eglises de type pentecôtiste et charismatique (accent sur l’efficacité du Saint Esprit) ».

Et en plus j’ai l’honneur de faire partie du « Comité exécutif » !

 

"Le Diable aux trousses": petit retour sur l'enquête de France 2

France 2

Voici un petit retour sur le reportage « le Diable aux trousses » et sur la notion de « délivrance », largement mise en avant dans certaines Eglises. J’ai trouvé le reportage assez équilibré, relativement à ce qui est parfois montré de ces Eglises, alors même que le sujet se prêtait à des exagérations grossières. Le journaliste a pris soin de ne pas effectuer de généralité et il est bien précisé que les Eglises dans lesquelles il y a des abus représentent l’écume du mouvement évangélique et pentecôtiste. On pouvait apprécier le fait que la parole fût donnée à des fidèles européens, mettant ainsi à mal l’idée selon laquelle les ministères de délivrance ne séduiraient que les personnes originaires du continent africain.

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"A la droite de Harper"

stephen-harper-kittenEn photo: M. Harper aime les chatons.

Le titre de ce post est celui d’un documentaire diffusé le 10 février sur la chaine publique canadienne francophone RDI, dans le cadre de l’émission Enquêtes (le documentaire peut être visionné sur le site de RDI, mais je ne suis pas certain qu’il soit accessible depuis la France). Le sujet du documentaire était la présence à Ottawa de lobbyistes chrétiens évangéliques qui profitent du gouvernement conservateur, élu en 2006, pour défendre leurs positions auprès du Premier ministre, Stephen Harper, et de certains députés conservateurs, eux-mêmes chrétiens évangéliques. Hors du Canada, le nom de Stephen Harper est relativement peu connu. Je suis certain que peu de Français connaissent le nom du premier ministre canadien, et encore moins son bord politique. Harper, c’est ce grand monsieur qu’on voit au journal télévisé lors des conférences internationales, et dont on se demande systématiquement de qui il peut bien s’agir. Au Québec, où Harper n’est pas vraiment en odeur de sainteté, il est décrit comme un homme froid et sans charisme.

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